lundi 14 juillet 2008

NINA BOURAOUI, LA VIE HEUREUSE.

« Ce ne sont pas mes mots. Je perds ma voix. Je devrais dire, c’est moi le feu, c’est moi qui brûle, je suis forte. Je pense au Docteur Jivago. Je ne suis pas romantique. Je ne suis pas une fille de Vienne. Je n’aime pas la valse. Je ne suis pas une fille de Colette. Je ne suis pas naïve. Je ne parfume pas mes lettres. Je ne dessine pas de cœurs. Je pourrais m’enfuir. Je pourrais l’assommer avec une pierre. Je pourrais tout faire, avec mes mains. Je pourrais entrer dans la nuit. Je pourrais laisser la nuit entrer en moi. Je pourrais lui remettre mon corps. »

« C’est toujours l’enfance que je répète. C’est mon double que je nourris, qui pose sa tête contre mon épaule, que je chatouille. Les enfants portent mon enfance. Je les aime pour cela. Pour ce qu’ils font réapparaître : les cris dans les vagues, la sieste sur la plage, les yeux vers le ciel, cette grande solitude. »

« J’ai replié mes forces dans ma tête. Tout s’est concentré en haut, comme un nœud de sang que je n’arrive pas à délier. Tu penses trop, disait souvent Marge. Tu te compliques la vie. Tu empêches ton corps, laisse-toi faire, profite. »

« ... rien n’est grave, je pourrais tout dire, tout avouer, puisqu’il s’agit d’un crime, avouer, les mains ligotées, la lumière dans les yeux, le sérum de vérité dans mes veines. Oui je suis amoureuse de Diane. Oui je veux bien faire de la prison. Oui j’ai la tête froide. Oui c’est votre monde qui est malade. Oui j’ai raison. Non je ne regrette rien. Oui votre violence à mon égard est inacceptable. Oui je n’ai pas ma place parmi vous. Oui je déteste vos mots, vos insinuations. Oui je hais vos yeux qui nous regardent. Oui vous aimeriez être à ma place. Oui il faut un grand courage pour vivre ma vie. Oui je suis plus heureuse avec elle. Oui je pourrais traverser la Terre. Oui je vous souhaite, un jour, d’aimer ainsi. »

« Je préfère rester. Je préfère attendre. Je regretterai, peut-être. Je regretterais sûrement. [...] Je ne sais pas venir. Je sais attendre, je sais partir mais je ne sais pas venir. C’est le corps immobile. C’est la tête qui me retient. »

« Je pense aux corps interchangeables. Je pense aux sangs mêlés. Je pense à la phrase de Céline, à nos âges, ça ne compte pas l’amour. Je suis la seule à aimer ici. Ce n’est pas une question d’âge. C’est le cœur qui explose. C’est ma peau qui s’ouvre. C’est son visage dans ma tête. C’est sa voix qui chante. Personne ne sait l’amour ici. Tout le monde se trompe. Ce n’est pas juste embrasser, se regarder dans les yeux, se toucher. C’est une question de vie et de mort. »

« Avant, je n’avais pas le droit de faire certaines choses. Avant j’avais hâte de devenir adulte pour être libre. [...] J’aimerais revenir en arrière. [...] Ce n’est pas l’interdiction que je regrette. C’est la force de mes rêves. Avant, je croyais. Avant, j’avais de l’imagination. Avant, j’espérais.
Avant il suffisant de fermer les yeux pour voler dans le ciel. »

« Je pense que je ne sais pas dire non. Je pense que j’adore avoir l’illusion d’être aimée. »

dimanche 13 juillet 2008

"I'D FLY ABOVE THE TREES, OVER THE SEAS IN ALL DEGREES..."


ACTE I.

3 juillet 2008. Steph débarquée de la veille. Une courte nuit terminée sur le canapé. Un café vite avalé. Les dernières affaires dans les sacs. Les piles par dizaine, le vieux téléphone portable, la brosse à dent. La peur d’oublier le plus important. Une gaufre de liège symbolique pour la route. 7h et la chaleur précoce du Sud. Les embouteillages matinaux et la gare qui se rapproche.

[...]

Nos affaires à portée de vue. Du bleu, du vert, du rouge. 5h de train. Les gosses agités qui vont à Disney. Ma traversée du wagon en chaussettes. Gare de Lyon Part-Dieu. Le joli brun aux lunettes de soleil. Tarzan et sa folle équipe. Marne-la-Vallée Chessy. L’Anglais. Roissy Charles-De-Gaulle. La petite conne aux chevaux. Arras. Le ciel gris. Le blond qui se révèle gay. Douai. La teinte brique des bâtiments. Les manches longues qui couvrent les bras. Lille Flandres. La tente verte sous le bras et nos dos trop chargés. Les bouches d’aération d’Euralille et les gens couchés dessus. Le journal gratuit du matin. Un arrêt rapide au Quick. La foule dense. Les gamins excités, les sacs encombrants, les hommes d’affaires pressés, les chaises de couleur, l’accent résistant partout autour. Quelques bouchées englouties rapidement, de longues lampées de Coca par-dessus. Lille Europe. 30 minutes de retard. Les journaux en néerlandais. Les bières qui peuplent le train. Le départ tardif. Le changement de réseau qui indique le passage de la frontière. La Belgique.

[…]

Bruxelles Midi. Les escalators qui descendent. Nath’ juste en bas. Le tram étroit et les cours de langue rapides. WERRRRTERR. Le sol humide de la pluie récente. Le bus après la pause clope au soleil. Le rond-point, la pharmacie, la demi-heure de marche, les petites maisons à l’anglaise, le champ de légumes, la voie rapide, les boîtes aux lettres diversifiées, les arbres fleuris, les rues calmes. La petite entrée, les escaliers, la chambre rouge. Nos affaires sur le sol. Autour de nous, des papillons, des Brian, des Boris, des Oli, et des visages plus ou moins connus. Girls in Hawaii en fond d’écran. La rencontre avec Jack et ses tonnes de poils, la terrasse ensoleillée, les discussions sur tout et rien, les clopes et les verres de Coca pour passer l’après-midi. Le rangement précis des télécommandes, les canapés clairs, le programme M6 pour la soirée et le chien du voisin qui tourne en rond. Les dizaines de dvd passées en revue, les films de filles, les séries tv, les "spécial déprime" et les films d’horreur. Le plateau repas devant Seven, les pancakes et le Nutella pour la suite. Du sirop d’érable ? Brad Pitt ? L’orage qui tonne et tombe dehors. Les yeux qui papillonnent, le matelas plus que confortable, et le sommeil qui assomme.

[...]

Placebo au réveil, la salle de bain noire et blanche, dernière douche chaude, et le grand miroir. A l’étage inférieur, un grand café pour affronter la longue journée et la radio qui parle de Werchter. Le meilleur festival du monde... Un dernier tour pour récupérer les affaires éparpillées, quelques photos souvenirs là-haut, et de nouveau les dos chargés. Un morceau du voyage en voiture, une petite gare, un bout de train avec elle. Une gaufre au passage, le quai bondé de sacs à dos et bottes de pluie, et des aux-revoirs jusque derrière les vitres fermées. Nous deux casées dans l’entrée, de l’anglais, du français et du néerlandais qui se mêlent autour, et les petits jeunes des toilettes. Le train qui file droit devant, les habitations qui s’estompent, la campagne qui s’étend, et la gare de Leuven. Quelques mètres vers le souterrain, la file immense, les longues minutes d’attente, la distribution de Coca et de chips au paprika. Les navettes qui se suivent, et enfin, nos deux places dans le fond. Dernière ligne droite.